Loire et histoire

Le Mémorial de l'abolition de l'esclavage à Nantes : l'histoire d'un projet, de 1998 à l'inauguration de 2012

Loire et histoire · Publié le 2026-10-27

Un grand panneau d'acier rouillé portant en lettres blanches l'inscription Mémorial de l'abolition de l'esclavage
L'entrée du Mémorial de l'abolition de l'esclavage, à Nantes, le jour de son inauguration. Photo : Jean-Marc Ayrault, Wikimedia Commons, CC BY 2.0.

Le Mémorial de l'abolition de l'esclavage, sur le quai de la Fosse, a été inauguré le 25 mars 2012. Derrière cette date, il y a un projet de longue haleine : une décision municipale prise en 1998, le choix de concepteurs, une conception artistique exigeante et un chantier délicat au bord de la Loire. Retracer cette genèse aide à comprendre ce que le Mémorial cherche à dire, et pourquoi il a fallu du temps pour le dire.

Un contexte : sortir du silence

Pendant longtemps, Nantes a peu évoqué son rôle dans la traite atlantique, alors qu'elle fut au XVIIIe siècle le premier port négrier de France. Les choses commencent à changer dans les années 1980. En 1985, un colloque international consacré à la traite des Noirs se tient à Nantes et réunit des historiens de plusieurs pays. Puis, au début des années 1990, l'exposition « Les Anneaux de la mémoire », présentée au château des ducs de Bretagne, expose au grand public l'histoire de la traite nantaise. Elle attire un très large public et marque un tournant dans la manière dont la ville regarde son passé.

Ce mouvement s'inscrit dans un contexte national. La loi du 21 mai 2001 reconnaît la traite et l'esclavage comme crime contre l'humanité. Les débats qui l'entourent montrent que la question de la mémoire de l'esclavage dépasse largement le cadre local. Notre article sur le Mémorial et la mémoire de la traite à Nantes retrace plus en détail cette histoire et les grandes dates des abolitions.

1998 : la décision de principe

L'année 1998 marque le 150e anniversaire de l'abolition définitive de l'esclavage dans les colonies françaises, décidée par le décret du 27 avril 1848. C'est à cette occasion que le conseil municipal de Nantes adopte le principe d'édifier un monument sur le quai de la Fosse, d'où partaient de nombreux navires négriers. Le choix du lieu est d'emblée symbolique : le Mémorial s'installera là même où s'est déroulée une partie de l'histoire qu'il évoque.

Décider d'un monument ne suffit pas à en définir la forme. Que montrer ? Comment évoquer la souffrance sans la mettre en spectacle ? Comment rendre hommage aux victimes et à celles et ceux qui ont lutté pour l'abolition, sans effacer la responsabilité de la ville ? Ces questions occupent les années qui suivent.

Le choix d'un artiste et d'un architecte

La conception du Mémorial est confiée à l'artiste Krzysztof Wodiczko, connu pour ses interventions artistiques dans l'espace public. Les documents pédagogiques publiés par l'académie de Nantes situent ce choix en 2002. L'œuvre est conçue avec l'architecte Julian Bonder.

Leur proposition écarte la forme d'une statue ou d'une stèle. Elle prend le parti d'un parcours : un cheminement qui fait descendre le visiteur sous le niveau du quai, dans un espace qui évoque, sans le reproduire, l'intérieur d'un navire. Les deux concepteurs ont voulu une évocation métaphorique et émotionnelle de la lutte pour l'abolition, plutôt qu'une représentation des souffrances.

Une œuvre en deux temps

Le Mémorial se compose de deux parties complémentaires :

Les matériaux ont été choisis avec soin : pierres de l'ancien quai, bois, béton brut. La lumière et les reflets du fleuve pénètrent dans le passage, qui reste ouvert sur la Loire.

Un chantier au bord du fleuve

Construire sous un quai historique, au bord d'un fleuve soumis aux marées, n'est pas une opération simple. Il faut intervenir sur des maçonneries anciennes, tenir compte des crues et de l'humidité, concilier les exigences de l'œuvre avec la circulation et l'aménagement des bords de Loire. Le projet s'inscrit aussi dans la transformation plus large des quais nantais, qui se sont progressivement ouverts aux piétons et aux cyclistes.

Entre la décision de 1998 et l'ouverture au public, le projet a ainsi traversé plusieurs étapes : réflexion sur le sens du monument, choix des concepteurs, études, financement, travaux. Ce temps long n'a rien d'exceptionnel pour un ouvrage public de cette nature, qui touche à la fois à l'art, à l'architecture, à l'urbanisme et à la mémoire.

Le 25 mars 2012, l'inauguration

Le Mémorial est inauguré le 25 mars 2012, en présence d'élus, d'associations et d'un large public. Cette date coïncide avec la Journée internationale de commémoration des victimes de l'esclavage et de la traite transatlantique des esclaves, instituée par l'Assemblée générale des Nations unies.

Depuis, le Mémorial est un lieu de visite, de recueillement et de transmission, qui accueille des groupes scolaires et des programmes culturels, et qui prend un relief particulier autour du 10 mai, journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions. Il dialogue avec les salles du musée d'histoire installé dans le château des ducs de Bretagne, qui consacre une partie de son parcours à la traite atlantique.

Ce que la genèse du Mémorial nous apprend

L'histoire du projet montre qu'un monument mémoriel ne se décrète pas. Il suppose un travail préalable des historiens, une maturation dans la société, des choix artistiques qui donnent une forme juste à une histoire douloureuse. À Nantes, ce travail a pris plusieurs décennies, du colloque de 1985 à l'inauguration de 2012. Le Mémorial n'en est pas l'aboutissement définitif : la recherche, l'enseignement et les initiatives associatives continuent de prolonger ce travail de mémoire.

Notre démarche

Cet article retrace l'histoire d'un équipement public à partir de sources publiques. Il ne parle au nom d'aucune institution. Les horaires et conditions de visite sont publiés par la Ville de Nantes sur le site du Mémorial.

Sources