Le Mémorial de l'abolition de l'esclavage et la mémoire de la traite à Nantes

Sur le quai de la Fosse, au bord de la Loire, un long cheminement de verre et de béton rappelle que Nantes fut, au XVIIIe siècle, le premier port négrier de France. Inauguré en 2012, le Mémorial de l'abolition de l'esclavage est l'aboutissement d'un long travail de mémoire, après des décennies de silence. Le comprendre suppose de revenir sur l'histoire du port, sur les abolitions et sur la manière dont la ville a choisi de regarder ce passé en face.
Nantes, port de la traite atlantique
Du XVIIe au XIXe siècle, les puissances européennes ont déporté des millions d'Africains vers les Amériques pour les réduire en esclavage dans les plantations. Ce commerce, appelé traite atlantique ou commerce triangulaire, reliait les ports européens, les côtes africaines et les colonies des Antilles et du continent américain. Les navires partaient d'Europe avec des marchandises, achetaient des captifs en Afrique, les transportaient dans des conditions effroyables à travers l'Atlantique, puis revenaient chargés de sucre, de café, de coton ou d'indigo.
Au XVIIIe siècle, Nantes est le premier port français pour la traite : les armateurs nantais organisent une part importante des expéditions négrières françaises. Une partie de la prospérité de la ville, visible dans les hôtels particuliers de l'île Feydeau et du quai de la Fosse, dans les façades du quartier Graslin, provient directement ou indirectement de ce commerce et de l'économie des plantations esclavagistes.
Abolitions et rétablissement
- 1794 : la Convention abolit l'esclavage dans les colonies françaises, à la suite notamment de l'insurrection des esclaves de Saint-Domingue.
- 1802 : sous le Consulat, Napoléon Bonaparte rétablit l'esclavage dans plusieurs colonies.
- 1815-1831 : la traite est progressivement interdite, mais une traite illégale se poursuit pendant des années, à laquelle des armateurs nantais participent encore.
- 1848 : le décret du 27 avril, préparé par la commission présidée par Victor Schœlcher, abolit définitivement l'esclavage dans les colonies françaises.
Du silence à la reconnaissance
Pendant longtemps, Nantes a peu parlé de cette histoire. La mémoire officielle de la ville insistait sur son passé de grand port, de ville industrielle et de capitale ducale, en laissant dans l'ombre l'origine d'une partie de sa richesse. Les choses changent à partir des années 1980 et 1990, sous l'impulsion d'historiens, d'associations et d'élus. L'exposition « Les Anneaux de la mémoire », présentée au château des ducs de Bretagne au début des années 1990, marque un tournant en exposant au grand public le rôle de Nantes dans la traite.
Au niveau national, la loi du 21 mai 2001, dite loi Taubira, reconnaît la traite et l'esclavage comme crime contre l'humanité. Depuis 2006, le 10 mai est la journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions, date d'adoption de cette loi par le Sénat.
Le Mémorial du quai de la Fosse
Le Mémorial de l'abolition de l'esclavage a été inauguré le 25 mars 2012. Il est l'œuvre de l'artiste Krzysztof Wodiczko et de l'architecte Julian Bonder. Son emplacement n'est pas anodin : c'est depuis ces quais que partaient de nombreux navires négriers.
Le mémorial se compose de deux parties. En surface, une esplanade le long de la Loire est parsemée de plaques de verre portant les noms de navires négriers partis de Nantes et des comptoirs africains. En contrebas, sous le quai, un passage couvert, sobre et légèrement incliné, évoque la cale d'un navire. On y lit des textes sur l'esclavage, la traite et les combats pour l'abolition, venus de plusieurs continents et de plusieurs époques, ainsi que le mot « liberté » décliné dans de nombreuses langues. Le dispositif ne montre pas d'images de souffrance : il invite au recueillement et à la réflexion.
Le mémorial est en accès libre aux heures d'ouverture fixées par la Ville. Il se trouve sur le quai de la Fosse, à proximité de la passerelle Victor-Schœlcher, qui relie le centre à l'île de Nantes. Le parcours souterrain se traverse vite, mais la lecture des textes demande de prendre son temps.
Le musée d'histoire du château
Le parcours du musée d'histoire de Nantes, installé dans le château des ducs de Bretagne, consacre plusieurs salles à la traite atlantique et à l'esclavage colonial. Objets, documents d'archives, maquettes de navires et témoignages permettent de comprendre le fonctionnement concret de ce commerce : armement des navires, financement, achat des captifs, traversée, vente aux Amériques, et les traces qu'il a laissées dans la ville. Visiter le musée et le mémorial le même jour donne une vision complète.
Lire la ville autrement
Une fois ce passé connu, la ville se lit différemment. Les mascarons de l'île Feydeau, les noms de rues, les hôtels d'armateurs du quai de la Fosse et de la place de la Petite-Hollande, les anciens entrepôts : tout un paysage urbain témoigne de l'économie atlantique du XVIIIe siècle. Des parcours commentés, proposés notamment par les institutions culturelles de la ville, aident à décrypter ces traces. Notre article sur l'enfance de Jules Verne sur l'île Feydeau évoque d'ailleurs ce quartier d'armateurs.
Ce travail de mémoire n'est pas achevé. Il se poursuit à travers la recherche historique, l'enseignement, les initiatives associatives et les commémorations annuelles du 10 mai. Il pose une question qui concerne toutes les villes portuaires européennes : comment transmettre une histoire douloureuse sans l'effacer ni la réduire à un monument ?
Pour aller plus loin
- Les archives départementales de Loire-Atlantique conservent des documents sur l'armement nantais et les expéditions de traite.
- La Fondation pour la mémoire de l'esclavage, créée par l'État, publie des ressources pédagogiques et un calendrier national.
- Les grandes bases de données internationales sur les voyages de traite, alimentées par les historiens, permettent de retrouver les expéditions parties de Nantes.
Sources
- Ville de Nantes, Mémorial de l'abolition de l'esclavage, présentation du lieu et des textes.
- Légifrance, loi n° 2001-434 du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité.
- Légifrance, décret du 27 avril 1848 relatif à l'abolition de l'esclavage dans les colonies.
- Château des ducs de Bretagne – Musée d'histoire de Nantes, salles consacrées à la traite atlantique.
- Fondation pour la mémoire de l'esclavage, ressources sur la journée du 10 mai.
- Archives départementales de Loire-Atlantique.
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