« Le Verfügbar aux Enfers » : l'opérette écrite par Germaine Tillion à Ravensbrück

Une opérette écrite dans un camp de concentration : l'idée semble presque impensable. C'est pourtant ce qu'a fait Germaine Tillion, ethnologue et résistante, déportée à Ravensbrück. « Le Verfügbar aux Enfers », opérette-revue composée en 1944, mêle le rire et l'effroi pour décrire la vie des détenues. Restée longtemps inédite, elle a été publiée en 2005, puis portée à la scène à partir de 2007.
Germaine Tillion, ethnologue et résistante
Née en 1907 et morte en 2008, Germaine Tillion se forme à l'ethnologie dans les années 1930 et mène des recherches dans les Aurès, en Algérie. Revenue en France au moment de la défaite de 1940, elle s'engage très tôt dans la Résistance, au sein du réseau dit du musée de l'Homme. Arrêtée en 1942, elle est déportée en 1943 au camp de concentration de Ravensbrück, en Allemagne.
Après la guerre, elle consacre une partie de son travail à l'histoire de la déportation et des camps, puis s'engage dans les débats de la guerre d'Algérie. Le 27 mai 2015, elle entre au Panthéon avec trois autres figures de la Résistance : Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Pierre Brossolette et Jean Zay.
Ravensbrück, le camp des femmes
Ravensbrück, au nord de Berlin, fut le principal camp de concentration nazi réservé aux femmes. Ouvert en 1939, il a vu passer des détenues venues de toute l'Europe : résistantes, opposantes politiques, femmes juives, roms, témoins de Jéhovah, détenues de droit commun. Les conditions de vie y étaient terribles : faim, froid, travail forcé, maladies, violences, expériences pseudo-médicales et, dans les derniers mois de la guerre, une chambre à gaz. Le camp est libéré à la fin du mois d'avril 1945. Le site abrite aujourd'hui un mémorial et un centre de documentation.
Que veut dire « Verfügbar » ?
« Verfügbar » signifie « disponible » en allemand. Dans le vocabulaire du camp, le mot désignait les détenues qui n'étaient affectées à aucun commando de travail fixe. Disponibles, elles pouvaient être employées à n'importe quelle tâche, souvent les plus pénibles. Certaines détenues cherchaient à rester « Verfügbar » pour échapper au travail dans les usines d'armement, au prix d'une vie encore plus précaire, faite de corvées imprévisibles et de cachettes.
Le titre de l'opérette joue avec celui d'« Orphée aux Enfers », l'opéra bouffe de Jacques Offenbach. Le « Verfügbar » y devient une sorte d'espèce animale, décrite avec le sérieux comique d'un naturaliste : l'ethnologue observe sa propre condition et celle de ses camarades avec les outils de son métier, retournés en parodie.
Une opérette-revue écrite au camp
L'œuvre est écrite en 1944, à Ravensbrück. Elle prend la forme d'une revue, qui alterne dialogues parlés, passages récités et chansons. Les paroles sont écrites sur des airs connus de l'époque : extraits d'opéras et d'opérettes, chansons populaires, mélodies que toutes les détenues pouvaient reconnaître et fredonner. Ce choix permettait de partager l'œuvre sans partition, par la mémoire et la voix.
Le texte décrit le quotidien du camp, l'appel interminable, la faim, les poux, les coups, les sélections, mais avec un humour noir constant. Ce rire n'efface pas la souffrance ; il permet de la nommer et de la tenir à distance. Pour des femmes privées de tout, rire ensemble de leur condition était une manière de rester des personnes, de garder leur intelligence en éveil et de se soutenir mutuellement. L'opérette est ainsi devenue l'un des témoignages les plus singuliers sur la vie à Ravensbrück.
Du manuscrit au livre
Le manuscrit, sauvé du camp, est longtemps resté dans les papiers de Germaine Tillion. Elle hésitait à le publier, craignant que l'humour de l'œuvre soit mal compris par ceux qui n'avaient pas connu les camps. L'opérette paraît finalement en 2005 aux éditions de La Martinière, sous le titre « Le Verfügbar aux Enfers. Une opérette à Ravensbrück », accompagnée de notes et de documents qui en éclairent le contexte. Une édition de poche suit en 2007 aux éditions Points.
De la page à la scène
La création scénique a lieu en 2007 au théâtre du Châtelet, à Paris, à l'occasion du centenaire de la naissance de Germaine Tillion. L'œuvre a depuis été reprise par différentes troupes et ensembles, en France et à l'étranger. Les catalogues de la Bibliothèque nationale de France conservent la trace de plusieurs de ces productions, dont certaines données à Nantes : une mise en scène liée à l'Université permanente en 2010 et des représentations au théâtre Graslin en 2011.
Monter « Le Verfügbar aux Enfers » pose des questions particulières aux artistes : comment faire rire sans trahir, comment chanter des airs légers sur des paroles terribles, comment faire entendre aujourd'hui des références de 1944. Les représentations peuvent s'accompagner de rencontres ou de documents qui rappellent le contexte historique. Le théâtre Graslin, maison de l'opéra à Nantes, est présenté dans notre article sur les scènes musicales nantaises.
Transmettre la mémoire des camps
L'opérette peut aussi servir de support à l'enseignement et aux projets de transmission de la mémoire. Elle offre un accès inattendu à l'histoire de la déportation : par la musique, l'humour et la parole des détenues elles-mêmes. Elle rappelle aussi que la résistance pouvait prendre des formes multiples, y compris celle de l'écriture et du rire partagé.
À Nantes, ville qui a fait de la mémoire un sujet de réflexion publique, notamment avec le Mémorial de l'abolition de l'esclavage, l'œuvre de Germaine Tillion trouve un écho particulier : celui d'une histoire douloureuse transmise sans être réduite à la seule souffrance. Les médiathèques permettent de lire le texte et les nombreux ouvrages consacrés à son autrice ; notre article sur les médiathèques nantaises présente le réseau.
Cet article présente une œuvre et son contexte historique à partir de sources publiques. Il ne cite aucun extrait du texte et n'annonce aucune représentation.
Sources
- Bibliothèque nationale de France, catalogue général : éditions de 2005 (La Martinière) et 2007 (Points), documents sur les représentations.
- Mémorial de Ravensbrück (Mahn- und Gedenkstätte Ravensbrück), histoire du camp.
- Germaine Tillion, Le Verfügbar aux Enfers. Une opérette à Ravensbrück, Paris, La Martinière, 2005.
- Présidence de la République, cérémonie d'entrée au Panthéon du 27 mai 2015.
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