Loire et histoire

L'île Feydeau : une île sans eau au cœur de Nantes, des armateurs aux comblements

Loire et histoire · · Publié le 2026-11-01

On l'appelle toujours « l'île », alors qu'aucune eau ne la borde plus depuis près d'un siècle. Entre le cours Franklin-Roosevelt et le cours Commandant-d'Estienne-d'Orves, l'île Feydeau garde pourtant la forme effilée d'un banc de Loire, ses quais sans fleuve, ses façades de tuffeau qui penchent et ses visages de pierre sculptés au-dessus des fenêtres. C'est l'un des endroits où se lit le mieux l'histoire de Nantes : un port qui s'enrichit au XVIIIe siècle, puis une ville qui, au XXe, comble ses bras de fleuve pour gagner de la place.

D'un banc de sable à un lotissement

Avant le XVIIIe siècle, l'endroit n'est qu'un îlot rocheux prolongé par une grève de sable instable, la Saulzaie, traversée par la chaussée qui mène du Bouffay vers les ponts de la Loire et la rive sud. Un faubourg modeste s'y est installé, avec sa chapelle et sa halle aux poissons.

Dans les années 1720, Nantes manque de place pour loger ses négociants, dont la fortune grandit avec le commerce maritime. La ville acquiert le terrain et lance un lotissement sur la grève : des parcelles régulières, une longue rue centrale (l'actuelle rue Kervégan) et des quais sur le pourtour. L'opération est placée sous le patronage de Paul-Esprit Feydeau de Brou, intendant de Bretagne, qui lui laisse son nom. Les façades doivent suivre un dessin d'ensemble, ce qui explique l'unité qu'on remarque encore aujourd'hui le long du quai Turenne.

Construire sur l'eau : pilotis, radeaux et façades qui penchent

Bâtir sur du sable gorgé d'eau pose un problème que les Nantais découvrent vite : les premiers immeubles s'affaissent dès leur construction, et les pilotis ne suffisent pas à les stabiliser. Le chantier avance lentement pendant des décennies. La solution retenue au milieu du siècle consiste à asseoir les fondations sur un radeau de bois, à la manière des villes hollandaises, qui répartit le poids sur le sol meuble. Le bois, tant qu'il reste noyé, ne pourrit pas.

Les traces de cette lutte avec le sol sont visibles à l'œil nu. Beaucoup de façades ne sont pas d'aplomb ; des balcons s'inclinent, des appuis de fenêtres ne sont plus horizontaux, certains immeubles s'appuient légèrement sur leurs voisins. On en a souvent tiré la légende d'une île « qui coule ». Les tassements ont surtout eu lieu au moment de la construction et des grands travaux qui ont modifié le niveau de l'eau dans le sol, ce qui explique que les immeubles soient toujours debout, habités, et protégés.

Les hôtels des armateurs et leurs mascarons

Les immeubles de l'île Feydeau sont construits en tuffeau, la pierre calcaire claire et tendre de la vallée de la Loire, avec des toits d'ardoise, de hautes fenêtres et des balcons en fer forgé. Au rez-de-chaussée et dans les caves se trouvaient les magasins et entrepôts ; les étages nobles accueillaient la famille du négociant ; sous les combles logeaient les domestiques. Plusieurs immeubles s'organisent autour de cours intérieures, que l'on aperçoit parfois par une porte cochère ouverte.

Au-dessus des fenêtres et des portes, les mascarons attirent l'œil : des visages sculptés, souriants, grimaçants ou mythologiques, des figures de dieux marins, des têtes coiffées de plumes ou de coquillages. Ils disent l'univers du commerce lointain dont vivaient les propriétaires.

Ce commerce, il faut le nommer. Une part de la richesse des armateurs nantais du XVIIIe siècle venait de la traite des Africains réduits en esclavage et du commerce colonial des Antilles. Les façades de Feydeau en sont l'un des témoins les plus visibles. Notre article sur le Mémorial de l'abolition de l'esclavage et la mémoire de la traite explique comment la ville a fini par regarder ce passé en face, et pourquoi une promenade sur l'île gagne à commencer ou à finir au Mémorial, quelques centaines de mètres plus à l'ouest.

Des immeubles protégés

Une grande partie des immeubles de l'île est protégée au titre des monuments historiques, le plus souvent pour leurs façades et leurs toitures. La base nationale Mérimée, consultable sur la plateforme POP du ministère de la Culture, en donne un exemple type : l'immeuble du 8 allée Turenne, du XVIIIe siècle, dont les façades et toitures sur l'allée et la cour intérieure sont inscrites par arrêté du 5 décembre 1984. Ces immeubles restent pour la plupart des propriétés privées : on les regarde depuis la rue, sans entrer dans les cours sans y être invité.

Jules Verne, né sur l'île

C'est sur l'île Feydeau que naît Jules Verne en 1828, dans une maison à l'angle de l'actuel cours Olivier-de-Clisson et de la rue Kervégan, que signale une plaque. L'enfant grandit au milieu des quais, des navires et des récits de voyageurs. Notre article Jules Verne à Nantes suit ses traces de l'île jusqu'à Chantenay et au musée qui lui est consacré.

Les comblements : quand l'île perd son fleuve

Jusqu'au début du XXe siècle, l'île Feydeau est séparée de la ville, au nord, par le bras de la Bourse, et de l'île Gloriette, au sud, par le bras de l'Hôpital. La Loire coule alors au pied des quais Turenne et Duguay-Trouin. Mais ces bras s'envasent, les crues inquiètent, la circulation se heurte aux ponts, et l'on cherche à relier la gare et le centre. La ville décide de combler.

Les travaux commencent en 1926 et se poursuivent dans les années 1930 : le bras de la Bourse devient l'actuel cours Franklin-Roosevelt, le bras de l'Hôpital la rue Félix-Éboué et le cours Commandant-d'Estienne-d'Orves. Dans le même mouvement, l'Erdre est détournée dans un tunnel sous le centre-ville, et son ancien lit devient le cours des 50-Otages ; nous racontons cette transformation dans notre article sur l'Erdre, la rivière verte de Nantes. L'île Feydeau est désormais rattachée à la rive droite.

Après la Seconde Guerre mondiale, l'élargissement du cours Olivier-de-Clisson, dans le prolongement du cours des 50-Otages, fait disparaître une rangée d'immeubles et coupe l'île en deux îlots, que l'on distingue toujours sur un plan.

Les quais retrouvés

Longtemps, les anciens quais ont servi de voies et de parkings. À partir de la fin des années 1990, le quai Turenne est rendu aux piétons, repavé et bordé de pelouses plantées qui évoquent l'eau disparue : des « douves vertes » au pied des façades. Le mouvement s'est poursuivi plus récemment au nord de l'île. Le grand réaménagement Feydeau-Commerce, inauguré en mai 2023 après plus de quatre ans de travaux, a remplacé l'ancienne gare de bus par un quai-jardin avec arbres, massifs et jeux d'eau ; la présentation du projet par Nantes Métropole rappelle que la Loire coulait à cet endroit jusqu'en 1926.

La promenade, mode d'emploi

  1. Partir de la place de la Petite-Hollande, à la pointe ouest de l'île, d'où l'on embrasse la proue de l'ancien banc de sable.
  2. Longer le quai Turenne vers l'est, côté sud : c'est là que l'alignement des façades est le plus spectaculaire et que l'on repère le mieux les immeubles qui penchent. Lever les yeux pour les mascarons.
  3. Revenir par la rue Kervégan, la rue centrale, plus étroite, avec ses portes cochères et ses balcons.
  4. Traverser le cours Olivier-de-Clisson pour voir la plaque de la maison natale de Jules Verne et la seconde moitié de l'île.
  5. Finir par l'allée Duguay-Trouin et le cours Franklin-Roosevelt, côté nord, où l'on marche dans l'ancien lit du bras de la Bourse, avant de rejoindre la place du Commerce.

Le tour complet se fait tranquillement en une heure. Il se fait mieux en matinée ou en fin d'après-midi, quand la lumière rasante fait ressortir le relief des sculptures. Le quartier est desservi par le tramway à l'arrêt Commerce, et l'on peut prolonger la balade vers le château des ducs de Bretagne, à l'est, ou vers le quai de la Fosse et le Mémorial, à l'ouest.

Sources